Accueil Date de création : 20/11/08 Dernière mise à jour : 16/11/09 23:30 / 87 articles publiés
 

LES DENTS DE LA MER  (Crimes et « D » lits) posté le dimanche 18 janvier 2009 17:53

La mer, ça requinque


Réalisateur : Steven Spielberg
Scénaristes : C. Gottlieb, d’après P. Benchley
Acteurs : Roy Scheider, Robert Shaw, Richard Dreyfuss
Année : 1975

L’analyse détaillée « Mac Guffilm Royal Deluxe »

Ce film de deux heures se divise, comme souvent chez Spielberg, en parties distinctes de longueurs à peu près égales, ici : 1° l’attaque du requin sur les plages de la station balnéaire d’Amity, 2° la traque et la mise à mort de l’animal.

Dans la première partie, le requin n’est quasiment jamais montré. On retrouve cette astuce dans E.T. par exemple, et dans nombre de films d’épouvante. Spielberg crée remarquablement la tension par différents moyens, tous très simples : c’est le contraste entre la surface de la mer sous un beau soleil, avec de jeunes baigneurs qui s’amusent bruyamment, et les vues sous-marines, faites de lumière bleutées et enveloppées de silence, où la caméra adopte le point de vue du requin lui-même ; ce sont les corps des baigneurs filmés de loin au téléobjectif, créant à l’image une sorte d’empilement de chair fraîche indifférenciée ; c’est un chien qui disparaît sans crier gare ; c’est le jeu avec les codes des films d’horreur (par exemple lorsqu’un aileron sème la panique, avant de s’apercevoir que ce sont des gamins qui font une farce, puis dans la scène suivante, la première apparition du véritable monstre…)

La tension suscitée par cette première partie est comparable à celle qui existe dans « Alien » : une ambiance oppressante, et très peu d’effets chocs. De plus, quand ceux-ci arrivent, c’est sans préparation du téléspectateur : ils n’en sont que plus effrayants.
Au passage, remarquons que la notion de « politiquement correct » n’existait pas encore à l’époque : après avoir fait mourir une jeune fille ayant « fauté » avec un garçon (du moins symboliquement), punition classique dans les films d’horreur, Spielberg trucide tranquillement un garçonnet de 4-5 ans (peut-être en réponse à la farce stupide des gamins à l’aileron).

Dans un premier temps, on s’attache au shérif Brody (Roy Scheider) qui est le premier à mesurer le danger, bien que nouveau dans la ville, et muté ici contre son gré, du moins le devine-t-on : il n’aime pas la mer et est malade en bateau. Cette phobie (vraiment handicapante pour le film !) rapproche Brody du personnage de James Stewart dans « Vertigo » (« Sueurs froides »), policier qui doit surmonter sa peur du vide. De plus, la référence au film d’Hitchcock est confirmée par le surprenant plan en « travelling avant / zoom arrière » (ou est-ce le contraire ?) sur le visage horrifié de Scheider, technique du Maître qui fait toujours son effet.
Revenons au shérif Brody : bien que nouveau, étranger au monde nautique, c’est le seul à faire l’effort de se renseigner sur les dangers des squales (en lisant des livres).  Les autres habitants, tous obnubilés par l’arrivée imminente des touristes (le 4 juillet, fête nationale états-unienne), ne veulent pas penser au danger et considèrent Brody comme un gêneur.

Des plans de cette petite bourgade balnéaire (ironiquement appelée « Amity ») où tout le monde se connaît, des bribes de conversations dénuées d’intérêt, des citoyens qui râlent après tout et n’importe quoi, un maire omniprésent et omnipotent : autant d’éléments générateurs d’une angoisse sourde et diffuse, comme si la bêtise et la veulerie ambiantes engendraient le monstre qui va bientôt la terroriser.

Lors d’une réunion de crise, apparaît un personnage complètement différent des résidents bourgeois : Quint (Robert Shaw), le vieux loup de mer, que la population semble considérer comme à moitié fou.
Un autre personnage a fait aussi son apparition : le biologiste Hooper (Richard Dreyfuss), spécialiste des requins. C’est ce trio que nous suivrons dans la deuxième partie.

Au bout d’une petite heure, le film devient une chasse au monstre maritime. D’un film de terreur, on passe à un film d’aventure à la Moby Dick. Bien sûr, il s’agit pour les trois personnages d’aller aussi au bout d’eux-mêmes (la chasse au requin devenant une métaphore de la chasse à leurs propres démons ?)

En effet, le shérif Brody va devoir affronter sa peur de l’eau (peut-être une métaphore d’une espèce de complexe de culpabilité qu’il semble avoir développé : arrivé de New-York, où de son propre aveu, la police était impuissante à empêcher les crimes, et aussi son absence de réaction lors d’une scène très violente : la mère endeuillée d’une des premières petites victimes vient l’accuser et le gifler en public).
Hooper a dit « adorer » les requins, mais sa relation avec eux est bien trouble : il a décidé de les étudier suite à un accident lorsqu’il était adolescent, et peut-être suite à une déception amoureuse, qu’on apprend au détour d’une scène de comédie où Quint et lui étalent leur nombreuses blessures comme autant de trophées, la blessure au cœur de Hooper ne semblant pas s’être cicatrisée… Bien que scientifique, il participe à une expédition dont le seul but est d’occire le requin, et non de l’étudier.

Le capitaine Quint, lui, va devoir admettre qu’un « petit jeune » (Hooper), malgré son appartenance à une classe sociale élevée (familiale et professionnelle), lui est d’une aide précieuse. Quint lutte aussi contre un souvenir de guerre effroyable mettant en jeu des requins mangeurs d’hommes (belle tirade de Robert Shaw) : là encore une pointe de « politiquement incorrecte », Spielberg dénonçant au passage la fourberie de l’armée (comme dans certains passages du « soldat Ryan »), et raillant la « lutte des classes ». Quint est une sorte de capitaine Achab, totalement obsédé par les requins (il collectionne amoureusement les mâchoires chez lui), il finira donc logiquement dévoré par le plus grand d’entre eux…

Le réalisateur utilise le décor du bateau, relativement petit, avec beaucoup d’habileté, créant des points de vue originaux. Après avoir exploré avec lui les moindres recoins, ce raffiot devient familier, et ainsi, lorsqu’il est attaqué par le requin, il devient presque un autre personnage, dont la coque gémit et se disloque, le moteur toussote puis s’arrête dans une fumée noire. Le navire s’en va rejoindre son capitaine : moment dramatique, qu’aucune musique ne vient troubler.

Finalement, c’est Brody, a priori le moins apte, qui viendra à bout du requin, d’une manière peu orthodoxe. Ce combat de David contre Goliath, on le retrouve dans « Duel » : d’ailleurs la manière dont s’enfonce le requin dans les profondeurs, enveloppé dans un nuage de sang, n’est pas sans rappeler le camion qui dévale le précipice dans un nuage de fumée, tandis que le même son étrange, un cri de bête agonisante s’élève dans les deux cas, de façon tout à fait improbable d’ailleurs, mais d’une grande efficacité dramatique.

Je terminerai justement par la musique de John Williams, collaborateur attitré de Spielberg, et toujours très efficace : le thème du requin est angoissant à souhait ; une espèce de fugue sert plusieurs fois, pour renforcer le côté comique de l’arrivée des touristes dans la station, puis ensuite (modifiée) lors de l’affrontement avec le requin.

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